Comment le logiciel libre â nĂ© comme projet politique de libertĂ© â a Ă©tĂ© recadrĂ© pour rendre lâextraction acceptable
PremiĂšre session â La chaĂźne dâapprovisionnement logicielle, des annĂ©es 1990 Ă lâĂšre gĂ©nĂ©rative
â Lâenclosure du code â SĂ©rie complĂšte
[INTERPRĂTATION] Le mouvement du logiciel libre est nĂ© dans les annĂ©es 1980 comme un projet explicitement politique : dĂ©fendre la libertĂ© des utilisateurs face Ă lâappropriation privĂ©e du code. đą 90-100% En 1998, un groupe de technologues a dĂ©libĂ©rĂ©ment remplacĂ© le vocabulaire de la libertĂ© par celui de lâefficacitĂ© commerciale, crĂ©ant le terme « open source » pour rendre le mouvement acceptable aux yeux des entreprises. đą 90-100% Ce recadrage nâĂ©tait pas une simple opĂ©ration de marque. Il a constituĂ© lâacte fondateur qui a rendu culturellement acceptable lâextraction de valeur Ă partir des communs numĂ©riques â tout en Ă©largissant massivement la participation et les ressources disponibles. đĄ 70-89% La tension entre ces deux lectures â trahison dâun idĂ©al ou compromis pragmatique nĂ©cessaire â nâest pas rĂ©solue. Elle structure aujourdâhui encore lâĂ©conomie politique du logiciel.
[FAIT] Dans les annĂ©es 1990, construire du logiciel signifiait maĂźtriser un environnement technique de bout en bout. Le dĂ©veloppeur savait ce que faisait chaque composant de sa pile logicielle, souvent parce quâil lâavait lui-mĂȘme assemblĂ©. Les gardiens de cet Ă©cosystĂšme Ă©taient trois empires : Microsoft contrĂŽlait le bureau, Sun Microsystems possĂ©dait Java et les stations de travail, Oracle rĂ©gnait sur les bases de donnĂ©es. Leur modĂšle Ă©conomique reposait sur des licences propriĂ©taires qui rendaient le dĂ©veloppeur dĂ©pendant â et payant.
[INTERPRĂTATION] Cette dĂ©pendance Ă©tait aussi une forme de discipline artisanale. Les dĂ©veloppeurs de cette Ă©poque dĂ©crivaient frĂ©quemment leur travail comme un mĂ©tier (« craft »), oĂč la comprĂ©hension profonde de ses outils Ă©tait insĂ©parable de la dignitĂ© professionnelle. Comme le note la sociologie des techniques en France, il existait un parallĂšle entre la « prolĂ©tarisation » dĂ©crite par Bernard Stiegler â lâouvrier rĂ©duit Ă lâexĂ©cution par la machine industrielle â et la prolĂ©tarisation de lâutilisateur de logiciels propriĂ©taires, condamnĂ© Ă ignorer le fonctionnement des programmes quâil utilise. đĄ 70-89%
Le rapport entre le dĂ©veloppeur et son outil Ă©tait un rapport de propriĂ©tĂ© intellectuelle, dans les deux sens : lâĂ©diteur possĂ©dait le code, mais le dĂ©veloppeur qui maĂźtrisait pleinement son environnement possĂ©dait une forme de savoir irrĂ©ductible. Cette Ă©poque a produit une identitĂ© professionnelle oĂč « ĂȘtre dĂ©veloppeur » signifiait comprendre, pas seulement utiliser.
[FAIT] Richard Stallman a lancĂ© le projet GNU en 1983 et fondĂ© la Free Software Foundation en 1985. Le mouvement repose sur quatre libertĂ©s : utiliser le programme pour nâimporte quel usage, Ă©tudier son fonctionnement et lâadapter, redistribuer des copies, et amĂ©liorer le programme et publier les amĂ©liorations. đą 90-100% Stallman lui-mĂȘme rĂ©sume le logiciel libre en trois mots empruntĂ©s Ă la devise de la RĂ©publique française : « libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© ».
[INTERPRĂTATION] Ceci nâĂ©tait pas un argument dâefficacitĂ©. CâĂ©tait un programme dâĂ©mancipation. Le logiciel libre Ă©tait un mouvement qui cherchait Ă subvertir la propriĂ©tĂ© intellectuelle plutĂŽt quâĂ lâabolir â utiliser le droit dâauteur pour garantir lâouverture plutĂŽt que la fermeture. Comme le note le juriste MikhaĂŻl Xifaras, les licences libres fonctionnent prĂ©cisĂ©ment parce que le droit dâauteur reconnaĂźt une appartenance premiĂšre de la crĂ©ation Ă son crĂ©ateur, ce qui permet dâ« exclure la possibilitĂ© de lâexclusion ». đĄ 70-89%
[FAIT] France. La France est qualifiĂ©e par lâĂ©tude OpenForum Europe comme le leader des politiques consacrĂ©es aux logiciels libres pour le secteur public en Europe, avec un score de 65% devant lâItalie (63%) et lâEspagne (57%). La circulaire Ayrault de 2012 est le premier texte juridique français Ă reconnaĂźtre une Ă©galitĂ© entre logiciel libre et propriĂ©taire. La loi pour une RĂ©publique numĂ©rique de 2016 encourage lâusage des logiciels libres et des formats ouverts. LâADULLACT travaille depuis 2002 Ă promouvoir le libre dans les collectivitĂ©s territoriales. Le marchĂ© de lâopen source en France pĂšse dĂ©sormais plus de 5 milliards dâeuros. đą 90-100%
[FAIT] BrĂ©sil. Sous lâadministration Lula, le gouvernement brĂ©silien a promu lâadoption du logiciel libre dans tout le secteur public comme stratĂ©gie de dĂ©veloppement et dâinclusion numĂ©rique. Le mouvement a Ă©mergĂ© dâun rĂ©seau dâ« experts insurgĂ©s » liĂ©s au Parti des Travailleurs et aux syndicats, notamment dans lâĂtat du Rio Grande do Sul dĂšs 1999. Lula a personnellement participĂ© au FISL (FĂłrum Internacional Software Livre) Ă Porto Alegre en 2009, dĂ©clarant que le logiciel libre Ă©tait « essentiel Ă la construction dâune sociĂ©tĂ© de lâinformation inclusive ». Lâactivisme pour le logiciel libre au BrĂ©sil sâest mĂȘlĂ© Ă lâactivisme de gauche et a utilisĂ© le pouvoir dâachat de lâĂtat pour dĂ©mocratiser lâaccĂšs au numĂ©rique. đą 90-100%
[FAIT] Afrique francophone. Des communautĂ©s actives du logiciel libre existent dans au moins 19 pays francophones, fĂ©dĂ©rĂ©es depuis 2021 par les Rencontres Amicales Francophones du Logiciel Libre (RAFLL), reliant Abidjan, Bamako, Cotonou, Dakar, LomĂ©, Niamey, Ouagadougou, BĂ©jaĂŻa, et dâautres villes. Lâargument central est celui de la souverainetĂ© numĂ©rique : comme le formule Wilfried NâGuessan, promoteur du libre en CĂŽte dâIvoire, adopter les logiciels libres revient à « dĂ©fendre sa souverainetĂ© numĂ©rique ». Myriam Criquet affirme que lâAfrique est une terre dâĂ©lection du libre parce que sa culture communautaire et son droit coutumier sont prĂ©disposĂ©s Ă rĂ©gir les droits et obligations par lâorganisation des liens. đĄ 70-89%
[INTERPRĂTATION] Le logiciel libre a Ă©tĂ© reçu hors des Ătats-Unis non pas principalement comme un modĂšle de dĂ©veloppement logiciel, mais comme un levier de souverainetĂ© contre la dĂ©pendance technologique. En France, au BrĂ©sil, en Afrique francophone, le vocabulaire politique du libre â libertĂ©, indĂ©pendance, bien commun â rĂ©sonne avec des traditions politiques locales. Câest prĂ©cisĂ©ment ce vocabulaire que le recadrage « open source » de 1998 a dĂ©libĂ©rĂ©ment abandonnĂ©.
[FAIT] Le 3 fĂ©vrier 1998, dans les bureaux de VA Research Ă Palo Alto, un groupe de technologues â dont Eric S. Raymond, Bruce Perens, Larry Augustin, Sam Ockman, Todd Anderson et, au tĂ©lĂ©phone, Jon « maddog » Hall â sâest rĂ©uni pour stratĂ©giser aprĂšs lâannonce par Netscape de la libĂ©ration du code source de son navigateur. Le terme « open source » a Ă©tĂ© proposĂ© par Christine Peterson, directrice exĂ©cutive du Foresight Institute, un think tank spĂ©cialisĂ© en nanotechnologie. Richard Stallman nâa pas Ă©tĂ© invitĂ© Ă la rĂ©union. LâOpen Source Initiative (OSI) a Ă©tĂ© fondĂ©e fin fĂ©vrier 1998. đą 90-100%
[FAIT] La dĂ©cision Ă©tait explicitement motivĂ©e par le dĂ©sir de rendre le mouvement acceptable au monde des affaires. Comme lâĂ©crit Peterson : lâambiguĂŻtĂ© du mot « free » (gratuit ou libre ?) dĂ©tournait la conversation, et le langage de Stallman sur lâĂ©thique et les « maux sociaux » aliĂ©nait les cadres dâentreprise. Raymond a synthĂ©tisĂ© sa position dans un essai devenu cĂ©lĂšbre, dĂ©fendant le modĂšle ouvert sur la base de sa supĂ©rioritĂ© technique, non de principes moraux. đą 90-100%
[FAIT] Stallman a rejetĂ© immĂ©diatement le nouveau terme et refusĂ© de rejoindre lâOSI. Sa formule est restĂ©e : « Open source is a development methodology; free software is a social movement. » Il a averti que la rhĂ©torique de lâopen source dĂ©tourne les utilisateurs des questions morales centrales, en brouillant la distinction entre logiciel libre et logiciel semi-libre ou propriĂ©taire. đą 90-100%
[INTERPRĂTATION] Bruce Perens, cofondateur de lâOSI, a lui-mĂȘme exprimĂ© des doutes dĂšs 1999, regrettant le « schisme » en cours. Il avait espĂ©rĂ© que lâOSI servirait simplement dâintroduction aux principes de la FSF pour les non-hackers, pas de mouvement rival. đĄ 70-89%
[FAIT] Tim OâReilly a organisĂ© en 1998 le « Freeware Summit » (rebaptisĂ© Open Source Summit), invitant les leaders des principaux projets. OâReilly est crĂ©ditĂ© dâavoir popularisĂ© le terme « open source » auprĂšs du monde des affaires, comme il populariserait plus tard « Web 2.0 » et dâautres termes structurant lâindustrie. Le rĂŽle dâOâReilly Media nâĂ©tait pas celui dâun simple Ă©diteur : câĂ©tait celui dâun fabricant de rĂ©cits â lâorganisation qui dĂ©finissait le vocabulaire dans lequel lâindustrie pensait ses propres transformations. đĄ 70-89%
[INTERPRĂTATION] Ce rĂŽle de mise en rĂ©cit est crucial. Quand OâReilly dĂ©finit « open source » comme modĂšle de dĂ©veloppement supĂ©rieur plutĂŽt que comme position Ă©thique, il ne dĂ©crit pas le monde â il le reconfigure. Les entreprises qui adoptent ensuite le terme hĂ©ritent dâun cadre conceptuel oĂč la libertĂ© de lâutilisateur nâest simplement plus un sujet. Câest le mĂ©canisme par lequel lâextraction devient invisible : non pas en la cachant, mais en changeant le vocabulaire au point que la question ne se pose plus.
[FAIT] En 2001, IBM a annoncĂ© un investissement dâun milliard de dollars dans Linux, couvrant le dĂ©veloppement, le marketing, les ventes, le support ISV et la publicitĂ© mondiale. LâIBM Linux Technology Center, créé en 1999 avec 185 employĂ©s, comptait environ 600 personnes en 2006, dont 300 travaillant Ă temps plein sur Linux. Le vice-prĂ©sident Bill Zeitler a dĂ©clarĂ© avoir rĂ©cupĂ©rĂ© la majeure partie de lâinvestissement dĂšs la premiĂšre annĂ©e en ventes de logiciels et de systĂšmes. đą 90-100%
[INTERPRĂTATION] Lâanalyste Dan Kusnetzky dâIDC a soulignĂ© quâIBM avait probablement inclus dans ce chiffre des investissements destinĂ©s Ă dâautres systĂšmes dâexploitation (AIX, UnixWare), crĂ©ant dĂ©libĂ©rĂ©ment les conditions pour revendiquer un montant massif. Kusnetzky reconnaĂźt cependant que la stratĂ©gie Ă©tait brillante : IBM tirait davantage parti de Linux et du mouvement open source que nâimporte lequel de ses concurrents. đĄ 70-89%
[INTERPRĂTATION] Le modĂšle IBM Ă©tait le suivant : investir dans une infrastructure commune (Linux) pour Ă©liminer les coĂ»ts de licence payĂ©s Ă des concurrents (Sun, Microsoft), tout en vendant du matĂ©riel, du middleware et des services propriĂ©taires au-dessus. CâĂ©tait symbiotique dans la mesure oĂč IBM contribuait rĂ©ellement au noyau Linux. CâĂ©tait extractif dans la mesure oĂč la valeur créée par des milliers de contributeurs bĂ©nĂ©voles Ă©tait capturĂ©e dans une offre commerciale dont le bĂ©nĂ©fice revenait aux actionnaires dâIBM. Les deux Ă©taient vrais simultanĂ©ment.
[FAIT] La vulnĂ©rabilitĂ© Heartbleed, divulguĂ©e en 2014, a rĂ©vĂ©lĂ© que la bibliothĂšque OpenSSL â utilisĂ©e par la majoritĂ© des serveurs web pour sĂ©curiser le trafic Internet â Ă©tait maintenue par une Ă©quipe minuscule, avec un seul dĂ©veloppeur Ă temps plein et un salaire bien infĂ©rieur aux normes de lâindustrie. Avant Heartbleed, le projet ne recevait pas plus de 2 000 dollars de dons par an. đą 90-100%
[FAIT] Nadia Eghbal, dans son rapport de 2016 pour la Ford Foundation intitulĂ© « Roads and Bridges: The Unseen Labor Behind Our Digital Infrastructure », a documentĂ© que lâĂ©crasante majoritĂ© des projets open source sont maintenus par une ou deux personnes. Selon une enquĂȘte Tidelift de 2020, 46% des mainteneurs professionnels ont connu le burnout, et ce chiffre monte Ă 58% pour les mainteneurs de projets trĂšs utilisĂ©s. đĄ 70-89%
[INTERPRĂTATION] Lâexpression de Kyle Mitchell, fondateur de License Zero, rĂ©sume la situation : il existe une hypothĂšse selon laquelle lâopen source continuera Ă tomber du ciel comme la manne et que les personnes derriĂšre les projets peuvent ĂȘtre abstraites. Cette abstraction est structurelle : le recadrage « open source », en Ă©vacuant le langage des droits et de la libertĂ©, a aussi Ă©vacuĂ© la question de ce qui est dĂ» aux personnes qui maintiennent lâinfrastructure.
[INTERPRĂTATION] LâĂšre artisanale a produit un type de dĂ©veloppeur dont lâidentitĂ© professionnelle reposait sur la maĂźtrise totale de ses outils. Comprendre son logiciel, câĂ©tait le possĂ©der intellectuellement â mĂȘme si on ne le possĂ©dait pas juridiquement. Le mouvement du logiciel libre a donnĂ© Ă cette maĂźtrise une expression juridique (la licence) et communautaire (le partage). Le recadrage open source a conservĂ© la communautĂ© mais a dĂ©tachĂ© la maĂźtrise de la libertĂ© : on pouvait dĂ©sormais utiliser du code ouvert sans sâengager dans aucun projet dâĂ©mancipation.
[FAIT] Les communautĂ©s du logiciel libre des annĂ©es 1990-2000 Ă©taient des communautĂ©s de pratique authentiques : listes de diffusion, IRC, confĂ©rences, hackerspaces. Elles Ă©taient aussi profondĂ©ment exclusives sur des axes de genre, de langue et de gĂ©ographie. La culture dominante Ă©tait anglophone, masculine, et ancrĂ©e dans les universitĂ©s amĂ©ricaines et les entreprises de la cĂŽte Ouest. Les contributeurs dâAmĂ©rique latine, dâAfrique ou dâEurope non anglophone accĂ©daient Ă ces espaces, mais rarement aux positions dâinfluence. đĄ 70-89%
[FAIT] Plusieurs gouvernements ont reconnu la dimension politique des chaĂźnes dâapprovisionnement logicielles dĂšs cette pĂ©riode. La France a tentĂ© dĂšs 1999 une proposition de loi pour gĂ©nĂ©raliser le libre dans lâadministration (restĂ©e sans suite). Le BrĂ©sil a commencĂ© Ă adopter des lois locales dĂšs 1999-2001 (Amparo, Recife). LâItalie a modifiĂ© son code des marchĂ©s publics en 2012 pour imposer une analyse comparative avant tout achat propriĂ©taire. Le PĂ©rou a adoptĂ© la loi 28612 aprĂšs la cĂ©lĂšbre rĂ©ponse du dĂ©putĂ© Edgar Villanueva Ă Microsoft en 2002. đĄ 70-89%
La thĂšse centrale de cette enquĂȘte â que le recadrage « open source » a rendu lâextraction culturellement acceptable â mĂ©rite dâĂȘtre testĂ©e honnĂȘtement.
Argument pour la trahison : Stallman avait raison sur le diagnostic. Le vocabulaire de lâefficacitĂ© commerciale a effectivement dĂ©tournĂ© lâattention des questions de libertĂ©. Vingt-cinq ans plus tard, les gĂ©ants de la technologie utilisent massivement du code libre sans que la question de la libertĂ© des utilisateurs ne soit jamais posĂ©e. Le logiciel est « open » mais lâutilisateur est enfermĂ© dans des plateformes.
Argument pour le compromis nĂ©cessaire : Le recadrage a massivement Ă©largi la participation. Sans lâinvestissement dâIBM, de Sun, de Google, Linux ne serait probablement pas devenu lâinfrastructure de lâInternet. Les outils produits ont Ă©tĂ© rĂ©ellement utiles Ă des millions de dĂ©veloppeurs individuels. Le marchĂ© de lâopen source en France pĂšse 5 milliards dâeuros et emploie des milliers de personnes.
Signal faible : Le fait que Perens, cofondateur de lâOSI, ait lui-mĂȘme critiquĂ© la cooptation du mouvement par des intĂ©rĂȘts commerciaux suggĂšre que les deux lectures ne sont pas mutuellement exclusives. Le recadrage Ă©tait un compromis pragmatique qui a aussi, et simultanĂ©ment, ouvert la porte Ă une extraction systĂ©matique. Les deux choses sont vraies. La tension nâest pas rĂ©soluble â elle est constitutive.
La contradiction la plus grave rĂ©vĂ©lĂ©e par cette recherche est le dĂ©calage entre la rhĂ©torique de communautĂ© et la rĂ©alitĂ© du travail. Lâopen source est cĂ©lĂ©brĂ© comme modĂšle de collaboration ; en pratique, il repose sur un petit nombre de personnes souvent non payĂ©es, surmenĂ©es, et dont le travail est structurellement invisible. Le cas Heartbleed nâest pas une anomalie â câest le fonctionnement normal du systĂšme.
Genre et diversitĂ©. Cette recherche nâa pas suffisamment explorĂ© les dynamiques dâexclusion au sein des communautĂ©s du logiciel libre. Lâhistoire canonique est racontĂ©e presque exclusivement par des hommes blancs amĂ©ricains. Les contributions des femmes, des personnes non anglophones et des dĂ©veloppeurs du Sud global sont structurellement sous-documentĂ©es.
Asie et monde sinophone. Le rĂŽle de la Chine, du Japon et de la CorĂ©e dans lâadoption et la transformation du modĂšle open source nâa pas Ă©tĂ© couvert. La dimension gĂ©opolitique de la chaĂźne dâapprovisionnement logicielle dans le contexte sino-amĂ©ricain mĂ©riterait une session dĂ©diĂ©e.
Monde arabe et MENA. Aucune source nâa Ă©tĂ© trouvĂ©e sur les communautĂ©s du logiciel libre dans les pays arabes durant cette pĂ©riode. Câest probablement un angle mort de la recherche plutĂŽt quâune absence rĂ©elle.
Les licences comme terrain de lutte. La bataille GPL vs. licences permissives (BSD, MIT, Apache) est un terrain riche qui nâa Ă©tĂ© quâeffleurĂ© ici. Le choix de licence est un acte politique qui dĂ©termine prĂ©cisĂ©ment les conditions dâextraction.
LâĂšre 1 de la chaĂźne dâapprovisionnement logicielle Ă©tablit cinq mĂ©canismes qui rendront lâextraction de lâĂšre suivante possible :
Premier mĂ©canisme : le recadrage linguistique. En remplaçant « libertĂ© » par « ouverture », le mouvement a perdu la capacitĂ© de nommer ce qui Ă©tait pris. Lâextraction sans nom est lâextraction la plus efficace.
DeuxiĂšme mĂ©canisme : la sĂ©paration entre production et maintenance. Lâopen source a Ă©tabli un modĂšle oĂč la crĂ©ation de code est valorisĂ©e (contributions, rĂ©putation, embauche) tandis que la maintenance est invisible. Ce dĂ©sĂ©quilibre est la condition structurelle du burnout et de la vulnĂ©rabilitĂ© de lâinfrastructure.
TroisiĂšme mĂ©canisme : lâinvestissement comme lĂ©gitimation. Quand IBM investit un milliard de dollars dans Linux, le message est : lâopen source est sĂ©rieux, lĂ©gitime, digne de lâentreprise. Ce message est vrai. Il normalise aussi lâidĂ©e que le commun est un input pour la crĂ©ation de valeur privĂ©e â pas une fin en soi.
QuatriĂšme mĂ©canisme : la communautĂ© comme ressource. Les communautĂ©s du logiciel libre ont Ă©tĂ© progressivement reconfigurĂ©es de communautĂ©s de pratique en viviers de main-dâĆuvre. Le dĂ©veloppeur qui contribue Ă un projet open source construit son CV autant quâil construit un commun. Quand la motivation principale devient le signal de compĂ©tence pour lâembauche, la communautĂ© devient un marchĂ© du travail dĂ©guisĂ©.
CinquiĂšme mĂ©canisme : lâinvisibilisation des alternatives. Le succĂšs du terme « open source » a marginalisĂ© le vocabulaire du logiciel libre. La question de la libertĂ© de lâutilisateur est devenue une position minoritaire, presque excentrique, alors quâelle Ă©tait le point de dĂ©part du mouvement. Les alternatives politiques au modĂšle dâextraction existent â elles sont simplement devenues difficiles Ă nommer.
Session 2 (prĂ©vue) : LâĂšre des plateformes. Comment GitHub, npm, Docker et lâĂ©cosystĂšme des gestionnaires de paquets ont transformĂ© le commun logiciel en pipeline extractif. Le rĂŽle de la dĂ©pendance transitive, de lâeffet de rĂ©seau, et de la centralisation sur des plateformes privĂ©es.
Session 3 (prĂ©vue) : LâĂšre gĂ©nĂ©rative. Comment lâentraĂźnement de modĂšles de langage sur des corpus de code open source constitue la forme la plus radicale dâextraction Ă ce jour : le code est transformĂ© en poids statistiques qui remplacent le dĂ©veloppeur lui-mĂȘme. La commodification de lâĂ©criture de code.
Approfondissement nĂ©cessaire : le rĂŽle des licences comme terrain de lutte (GPL vs. permissives), la dimension genre dans lâhistoire du libre, le rĂŽle de la Chine dans la transformation du modĂšle open source, et les expĂ©riences europĂ©ennes de logiciel public (ADULLACT en France, publiccode.eu).
LâĂšre 1 a ouvert cinq portes que lâĂšre 2 a traversĂ©es. Le recadrage linguistique a rendu lâextraction nommable comme « innovation ». La sĂ©paration production/maintenance a créé une infrastructure fragile et gratuite que les plateformes ont pu encapsuler. Lâinvestissement corporatif a lĂ©gitimĂ© lâidĂ©e que le commun est un input, pas un bien en soi. La transformation des communautĂ©s en viviers de main-dâĆuvre a prĂ©parĂ© le terrain pour les marchĂ©s du travail algorithmiques. Et lâinvisibilisation du vocabulaire de la libertĂ© a rendu presque impossible de nommer ce qui Ă©tait perdu.
Quand GitHub rachĂšte la distribution du code, quand npm centralise les dĂ©pendances, quand Docker encapsule lâenvironnement dâexĂ©cution â ces mouvements ne sont possibles que parce que lâĂšre 1 a Ă©tabli quâil Ă©tait normal, acceptable, et mĂȘme souhaitable de construire une entreprise au-dessus dâun commun sans poser la question de ce qui revient au commun.
La route est longue, mais la voie est libre. â Proverbe du mouvement du logiciel libre
| # | Source | Type | Date | Langue |
|---|---|---|---|---|
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