Un moteur de recherche ne nous donne pas simplement accĂšs Ă des documents. Il choisit des sources, les ordonne, et dĂ©termine en partie ce que nous avons une chance de dĂ©couvrir. Nous nous en servons chaque jour pour comprendre un sujet ou prendre une dĂ©cision, sans prĂȘter beaucoup dâattention Ă la maniĂšre dont il façonne notre accĂšs Ă la connaissance.
Jâai construit H9P3R, un moteur de recherche en français. En lâutilisant, jâai appris des choses sur les sujets que je cherchais, mais aussi sur mes propres choix, et sur ce quâils laissent dans lâombre. Ce texte ne prĂ©tend pas quâun nouvel outil serait meilleur que ceux que nous utilisons dĂ©jĂ . La question est plus simple : comment concevoir nos outils de recherche pour comprendre la provenance des informations et exercer notre propre jugement ?
H9P3R nâindexe pas le web. Il indexe un corpus que jâai choisi, en français : les wikis du projet Wikimedia, Journal du hacker, Human Coders, Gallica, PersĂ©e, OpenEdition, theses.fr, LĂ©gifrance, certains sites du domaine gouv.fr, et quelques pages consacrĂ©es Ă la Seine-Saint-Denis. Cette liste est publiĂ©e sur la page /about/ du site.
Câest un corpus largement institutionnel : publications de recherche, archives, textes officiels. Ce crĂ©dit nâest pas une garantie de vĂ©ritĂ©, mais il constitue un point de dĂ©part pour Ă©valuer ce que lâon lit. Et publier la liste me semble ĂȘtre la premiĂšre rĂ©ponse Ă la question de la provenance : savoir dâoĂč vient un document, câest dĂ©jĂ commencer Ă le situer.
La diffĂ©rence avec un moteur gĂ©nĂ©raliste tient dâabord Ă ce corpus, et seulement ensuite aux mĂ©thodes de classement. Je prĂ©fĂšre le dire avant de raconter quoi que ce soit : une bonne part de ce qui suit, mes choix de corpus le produisent presque mĂ©caniquement.
La recherche documentaire recouvre deux tĂąches quâon confond souvent. Retrouver, câest aller vite vers une rĂ©ponse quâon sait dĂ©jĂ formuler. Explorer, câest se laisser ouvrir par un sujet quâon ne maĂźtrise pas encore. Un moteur peut ĂȘtre excellent pour lâune et mĂ©diocre pour lâautre.
Une diversitĂ© de rĂ©sultats nâest donc pas, en soi, une vertu : elle ne vaut que si elle produit de lâexploration. Jâappelle « rĂ©sultat qui ouvre » un document qui remplit au moins une de ces trois conditions : il formule une question que je ne savais pas poser ; il mâapporte une source que je nâaurais pas consultĂ©e ; il me permet de continuer, parce quâil cite, rĂ©fĂ©rence ou archive dâautres documents accessibles.
La pertinence pour retrouver se juge Ă la rapiditĂ© et Ă la justesse de la rĂ©ponse. La pertinence pour explorer se jugerait plutĂŽt au nombre de nouvelles questions rendues possibles. Ces deux valeurs ne se rĂ©duisent pas lâune Ă lâautre.
Une recherche sur « expĂ©rience sociale » dans H9P3R mâa conduit vers des travaux trĂšs diffĂ©rents : lâexpĂ©rience polonaise du socialisme, lâexpĂ©rience socialiste somalienne, les interactions sociales chez le canari domestique. Ă cĂŽtĂ© de ces rĂ©sultats inattendus, on trouvait aussi des publications universitaires consacrĂ©es directement Ă la sociologie de lâexpĂ©rience.
Jâai posĂ© la mĂȘme requĂȘte Ă DuckDuckGo, avec le filtre gĂ©ographique France. Les premiers rĂ©sultats semblaient plus gĂ©nĂ©riques, mĂȘme si quelques publications pertinentes apparaissaient, notamment un article dâOpenEdition sur la sociologie de lâexpĂ©rience. H9P3R abordait davantage le sujet de biais, Ă travers des expĂ©riences historiques ou des Ă©tudes de comportements, plutĂŽt que de chercher Ă dĂ©finir lâexpression.
Une requĂȘte, un corpus choisi face au web entier, et un Ă©valuateur partisan, puisque câest moi : câest une anecdote, pas une mesure.
Une partie de cette diversitĂ© tient au corpus : ces thĂšses apparaissent parce que theses.fr recense les thĂšses françaises. Pourquoi elles remontent sur cette requĂȘte prĂ©cise est une autre question. Je ne sais pas encore si câest le corpus seul, ou aussi la maniĂšre dont le moteur rapproche les mots ; « socialisme » et « sociale » partagent une racine. Les deux hypothĂšses mâapprennent quelque chose.
JugĂ©s avec le critĂšre prĂ©cĂ©dent, ces documents nâĂ©taient pas tous pertinents pour retrouver. Mais plusieurs ouvraient : ils posaient des questions que je nâaurais pas formulĂ©es et dessinaient des chemins pour continuer.
Un moteur de recherche nâest pas une projection en pixels de la rĂ©alitĂ©. Câest une reprĂ©sentation construite Ă partir de corpus documentaires, de mĂ©thodes de classement et de critĂšres de pertinence, avec leurs limites, leurs oublis et parfois leurs bugs. Elle dĂ©pend de ce qui a Ă©tĂ© publiĂ©, conservĂ©, indexĂ© et considĂ©rĂ© comme digne dâĂȘtre transmis.
Une recherche sur la culture populaire mâa ainsi confrontĂ© Ă une reprĂ©sentation du sud de la MĂ©diterranĂ©e largement organisĂ©e autour du monde arabe. En tant quâAmazigh, cette reprĂ©sentation mâa paru rĂ©ductrice : elle ramenait des rĂ©alitĂ©s culturelles distinctes Ă une mĂȘme unitĂ©, alors que les histoires et les cultures amazighes ont leurs propres trajectoires. Ce constat part de mon expĂ©rience ; il ne suffit pas Ă caractĂ©riser lâensemble des travaux universitaires français.
Ce raisonnement se retourne contre H9P3R, et il le faut. Le corpus que jâai assemblĂ© projette lui aussi une vision du monde : francophone, fortement institutionnelle, nourrie de corpus acadĂ©miques et administratifs français, jusque dans les pages sur la Seine-Saint-Denis que jâai choisi dâajouter. La proximitĂ© que je ressens avec certains rĂ©sultats est exactement le symptĂŽme que je dĂ©cris : une reprĂ©sentation semble naturelle tant quâelle correspond Ă nos propres repĂšres. Je dĂ©tecte les catĂ©gories qui me ratent ; je ne peux pas dĂ©tecter, seul, celles qui mâarrangent.
La seule rĂ©ponse honnĂȘte que je peux apporter nâest pas lâabsence de biais, mais leur lisibilitĂ© : publier le corpus, documenter les choix qui lâorganisent, et donner Ă lâutilisateur les moyens de questionner les rĂ©sultats.
Comment nos outils contribuent-ils Ă construire notre rĂ©alitĂ© partagĂ©e, et quelles perspectives cette reprĂ©sentation laisse-t-elle dans lâombre ?
La responsabilitĂ© ne repose pas uniquement sur lâoutil. Lâutilisateur doit pouvoir orienter sa recherche, questionner les rĂ©sultats, croiser les perspectives. Encore faut-il que le moteur lui en donne les moyens.
En tant quâinformaticien, câest ce que je veux faire de H9P3R : non pas prĂ©tendre reprĂ©senter le monde, ni concurrencer les outils existants, mais en faire un instrument de recul. Un corpus lisible, des rĂ©sultats questionnables, peut-ĂȘtre un jour plusieurs index qui disent chacun dâoĂč ils parlent, et de quoi comparer mes explorations avec celles que dâautres outils me proposent.
Je ne peux pas faire ce travail seul, pour la raison mĂȘme que jâai dĂ©crite plus haut. Si une recherche dans H9P3R vous a donnĂ© ce sentiment de dĂ©calage, ou au contraire vous a ouvert un chemin, Ă©crivez-moi la requĂȘte. Et si vous connaissez des sources amazighes en accĂšs ouvert, en français ou en tamazight, qui mĂ©riteraient dâĂȘtre indexĂ©es, jâaimerais les connaĂźtre.
Rendez-vous sur https://h9p3r.fr!